Dossier du 28/09/2009 à 11:15
Le Ried disparaît, sauvons-le !
L'harmonie entre l'homme et la nature est possible.

Le Ried, j’y suis né. Enfin pas tout à fait, à sa marge la plus méridionale, dans un village de la région colmarienne. Là où les riches labours de la plaine de l’Ill viennent toucher aux premiers prés toujours humides et frais par la magie de l’eau souterraine. 

 Invariablement, c’est vers les paysages du Ried que m’emmenait mon petit vélo à guidon chromé. Vers ses prairies aux contours irréguliers délimités par des haies à la continuité hasardeuse et aux volumes changeants. Nulle part ailleurs je ne retrouvais pareille harmonie, pareille subtilité de la lumière, plus belle encore dès les derniers jours de l’été lorsqu’elle était réfléchie par les nappes de brouillard pelliculaires. Le Ried de mon enfance était un paysage matriciel, foetal, éminemment maternel. Ce n’est que bien plus tard que la lecture de Martin Heidegger éclaira ces sensations premières. «Nous sommes faits pour vivre dans l’entrouvert», affirmait le maître de Todnau. 

Orphelins de la poésie d'un milieu? En dépit des risques d’inondation et de la grande variabilité de la qualité des terres, la présence de l’homme dans le Ried est fort ancienne, en témoignent les tumuli datés de l’âge de fer. 

C’est au prix d’un travail intense que des dizaines de générations de paysans ont fabriqué un paysage presque de toutes pièces. Vivant en étroite symbiose avec le milieu naturel, cette agriculture avait appris à valoriser empiriquement la plus grande gamme possible des ressources existant dans son environnement, mais sans jamais en détruire les équilibres. Le système poly-cultural était poussé à son extrême limite de diversification, localisant les cultures vivrières, le blé, l’orge… 

Sur les lambeaux de terrasses quaternaires, affectant les prés de fauche et les pâturages extensifs aux zones inondables. Le Ried que nous aimons et que nous admirons n’est autre que le résultat d’un combat acharné contre les éléments, le refus du fatalisme face aux inondations. Paysage construit, artificiel certes, mais preuve éclatante que l’harmonie entre l’homme et la nature est possible.

En moins d’un demi-siècle, le Ried a vécu les mutations les plus profondes de la campagne alsacienne. L’un de nos plus subtils et complexes systèmes de mise en valeur agricole a volé en éclats. Avec son lot de conséquences désastreuses. Le Ried a été affreusement mutilé. D’innombrables beautés ont été enfuies dont nous serons définitivement orphelins. Or lorsqu’un paysage meurt, que toute poésie le quitte, ce sont les imaginations qui s’éteignent et les esprits qui s’appauvrissent.

Pascal Herrscher, Géographe 

(*) Le temps liturgique pour la Création (du 1er septembre au deuxième dimanche d’octobre) a été institué suite aux recommandations du réseau chrétien européen pour l’environnement. Comme en 2008, les cinq articles liés à ce temps liturgique seront publiés conjointement dans Le Messager, hebdomadaire protestant régional et dans l’Ami Hebdo.

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