Des paysages qui évoluent
Les Rieds, en particulier dans leur composante prairiale sont le résultat de la combinaison de deux dynamiques. L'une, naturelle, qui s'appuyant sur des conditions climatiques et écologiques données (ici notamment, le caractère inondable) va favoriser certaines espèces végétales et animales particulièrement
adaptées à ces conditions. L'autre, sociale, correspond aux formes d'organisation sociale à un moment donné de l'histoire de la société et va orienter la dynamique naturelle. Les deux dynamiques sont évolutives et changent en permanence,
conduisant à des paysages en constante évolution. Mais, actuellement, à l'échelle des Rieds, compte tenu de l'importance numérique et des moyens techniques de la population humaine, c'est la dynamique sociale qui est déterminante dans
l'évolution de ces socio-écosystèmes.
A cela s'ajoute un autre facteur, lié à la question des perceptions et des représentations que se font les différents acteurs du Ried. Là où une population urbaine voit un paysage ou un cadre de vie, l'agriculteur voit un (son) outil de travail. La nature pour l'agriculteur, bien avant d'être un paysage, correspond au
produit de son travail et évolue donc logiquement en fonction des parcours techniques et des contraintes spécifiques à la filière agricole. Mais l'outil de travail de l'agriculteur présente un certain nombre de caractéristiques spécifiques qu'il serait
utile d'avoir davantage présentes à l'esprit, aussi bien du côté agricole que de celui de la protection de la nature. A la différence de celui de l'artisan ou de l'employé par exemple, le lieu de travail de l'agriculteur (le champ) ne remplit pas qu'une seule fonction spécifique liée au métier ; l'espace agricole est tout à la fois (1) :
- un espace de nature qui participe aux fonctions écologiques majeures (eau, air, biodiversité...) qui garantissent la reproduction des écosystèmes et servent in fine de fondement indispensable au fonctionnement de notre société,
- un cadre de vie pour la majorité non agricole de la population qui constitue un espace de respiration indispensable à une société de plus en plus urbanisée et déconnectée de la nature,
- un espace de production proprement dit dont le but premier est de fournir, de manière écologiquement soutenable, des matières organiques nécessaires à la société.
Il apparaît clairement que la phase de modernisation et de spécialisation de l'agriculture a eu tendance à privilégier quasi exclusivement la dernière fonction, aussi bien dans les politiques agricoles que dans les mentalités du monde agricole.
C'est ce qui rend si difficile la tenue de débats sereins entre différents porteurs de visions du monde rural, et l'acceptation par le monde agricole de la prise en charge d'autres fonctions que celle de la simple production. Il est pourtant évident que cette
dernière ne peut se faire au détriment des deux autres et que ceci nécessite impérativement un débat collectif sur les rôles et les fonctions de l'agriculture.
Maurice Wintz
sociologue, maître de conférences à l'Université de Strasbourg, directeur de l'Institut
d'urbanisme et d'aménagement régional
(*) Le temps liturgique pour la Création (du 1er septembre au deuxième dimanche d'octobre) a été institué suite aux recommandations du réseau chrétien européen pour l'environnement. Comme en 2008, les cinq articles liés à ce temps liturgique seront publiés conjointement dans Le Messager, hebdomadaire protestant régional et dans l'Ami Hebdo.
(1) Nous ne parlons ici que des fonctions qui concernent simultanément un espace agricole exploité. On pourrait ajouter les fonctions directement concurrentes de l'exploitation agricole, telles que l'exploitation des ressources du sol, les infrastructures, l'urbanisation...